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Francis Ford Coppola se confie à Lyon : son projet Megalopolis, Marvel « abject », le Nouvel Hollywood, …

Honoré du Prix Lumière au festival cinématographique de Lyon, l’éminent Francis Ford Coppola a livré ses premières impressions lors d’une conférence. Il nous parle de son projet en cours et de Marvel, de ses regrets de réalisateur et de ses peurs d’homme.

Le géant aux cinq Oscars, réalisateur de la trilogie du Parrain, apporte fièrement son Prix Lumière en conférence de presse. Couronné devant sa femme par un bel hommage et une rétrospective de sa carrière, l’émotion est toujours palpable : « Bien sûr, on croit toujours savoir ce que le futur nous réserve. Même si j’ai 80 ans, même si j’ai connu dans ma vie aussi bien de la reconnaissance que du rejet, je n’avais jamais rien vécu, expérimenté de comparable à ce que j’ai ressenti, hier soir. Que l’on mette face à vous, l’essentiel de votre vie et qu’on vous honore de la sorte, est quelque chose qui ne peut qu’émouvoir au plus haut point. J’en ai été très touché ». Après cette rencontre, il a prévu de laisser l’assemblée pour tourner sa version de la Sortie de l’usine des frères Lumière : « Vous connaissez l’histoire de ce court-métrage mais j’espère que ma modeste version donnera un nouveau regard sur cette scène ». Bertrand Tavernier, le président de l’Institut Lumière venu aux côtés de Thierry Frémaux, plaisante : « Il y aura un hélicoptère ». Comme si les aéronefs pullulant dans le ciel vietnamien d’Apocalypse Now n’avaient pas suffi !

L'importance du final cut laissé au réalisateur …

Francis Ford Coppola vient de restaurer son mythique film de guerre et balance une version longue de 3h22. Pourquoi une telle surprise, quarante ans après ? « Quand on termine un film, on en sort épuisé par tout le processus de fabrication, de tout ce que l’équipe a dû affronter. C’est aussi une période où l’on doit se remettre à la table avec tous ces gens qui ont pris des risques et investi de l’argent. Se mettre d’accord avec eux mais si l’on veut, de préférence, ne fâcher personne et faire au mieux pour le film. À ce moment, on donne une tendance, s’il serait un succès ou si la réception ne serait pas positive. C’est un peu comme avoir un bébé et apprendre qu’il a un problème au cœur. Pour qu’il survive, il faut agir. Souvent, il est jugé trop long ou une scène est susceptible de froisser le public. La mort dans l’âme, des modifications sont acceptées. Le bébé s’en sort et grandit. Là, on se dit qu’on n’aurait peut-être pas dû faire ces concessions et qu’il aurait pu s’en sortir. Le coût que suppose cette nouvelle intervention est trop élevé pour être autorisée. Dans mon cas, j’avais le droit d’Apocalypse Now et d’autres de mes films. J’ai pu modifier, rallonger le film » explique-t-il.

« C’est mon projet le plus ambitieux, encore plus qu’Apocalypse Now qui, pour moi, est le summum de ma production ! » - Francis Ford Coppola.

Megalopolis, une méga-production à venir

L’avenir s’annonce chargé pour le cinéaste. Il dévoile son tout nouveau projet : « Pour Les Gens de la pluie, j’ai beaucoup travaillé sur le scénario mais je pensais que je n’y arriverais pas. J’ai commencé à travailler sur Conversation Secrète, je l’ai laissé tomber pour revenir sur le premier. C’est toujours un pas en avant et un pas en arrière. C’est ce qui s’est passé pour Mégalopolis, un projet sur lequel je travaille depuis 20 ans. Ça fait longtemps que j’ai à cœur de faire un film utopiste, qui donne à voir l’expression humaine du paradis sur terre. J’avais même commencé à le tourner en 2001 quand il y a eu les attentats du 11 Septembre. Quand ces tours ont explosé, que notre quotidien s’est assombri, je ne pouvais plus me consacrer à un projet qui porte sur la foi en la bonté humaine et en l’avenir de l’Homme. Je l’ai laissé de côté. Maintenant que je bute sur un autre projet, j’espère que Mégalopolis sera le prochain film à voir le jour ! ». Des ébauches visuelles ont d’ores et déjà été immortalisées : « Le scénario existe déjà, je l’ai. J’ai déjà tourné des images avec une petite équipe ».

Francis Ford Coppola se confie à Lyon : son projet Megalopolis, Marvel « abject », le Nouvel Hollywood, …

Pour autant, la réalisation est loin d’être gagnée d’avance. Même quand on s’appelle Francis Ford Coppola, on connaît la galère ! « C’est mon projet le plus ambitieux, encore plus qu’Apocalypse Now qui, pour moi, est le summum de ma production ! En termes d’échelle, on est au niveau économique d’un Marvel sauf que je n’ai pas les mêmes ressources ! Le prototype des Marvel retient toutes les finances alors où est-ce que je vais trouver le moyen de faire ce film ? Je ne sais pas encore. On élabore une vision précise de ce qu’on devra tourner pour faire des économies » annonce-t-il. Questionné au sujet des termes abordés, Coppola s’avoue dans la réflexion : « Je n’ai pas encore mis le doigt sur le mot le plus adéquat pour le définir. La bonne nouvelle est que l’enfer n’existe pas. L’autre nouvelle est que le paradis est ici et maintenant… Ce qui s’en rapproche le plus est le mot « famille ». Il est incontestable qu’en tant qu’espèce nous sommes une famille ». Une ambition qui se veut transcendantale des problèmes de société actuels : « J’ai une vision optimiste de l’humanité, ce qui est d’autant plus difficile à mettre en avant que l’époque dans laquelle nous vivons est marquée par le désarroi, le constat de ce que l’humain a pu se faire de pire dans l’aliénation, l’éloignement de sa propre nature. Mon projet est de donner à voir ce paradis terrestre car je suis persuadé que l’on peut l’atteindre. Je dois le faire de façon concrète, ancrée dans le réel : qu’est-ce que ça suppose comme évolution et économie ? J’espère que les gens se diront : « C’est bien de vivre ainsi alors faisons-le ! » ».

« Le cinéma que nous laissons à la jeune génération de cinéastes ne leur donne pas plus de libertés, d’opportunités, de pouvoir. Il nous revenait d’assurer cette transmission et nous ne l’avons pas réussie » - Francis Ford Coppola.

Le cinéma comme il l’aime(rait)

Depuis son premier film en 1962, Francis Ford Coppola s’est accoutumé aux rouages de l’industrie cinématographique. Ce qui ne l’empêche pas de prendre du recul sur Hollywood et sa carrière, pour en dénoncer des faits : « Je n’ai que deux regrets. L’un est que le cinéma que nous laissons à la jeune génération de cinéastes ne leur donne pas plus de libertés, d’opportunités, de pouvoir. Il nous revenait d’assurer cette transmission et nous ne l’avons pas réussie. Ils n’ont pas les avantages que nous avons eus. Mon autre regret concerne Coup de cœur. Il se trouve que ce film avait été pensé, conçu pour être tourné comme un spectacle vivant. Pourquoi est-ce qu’on s’est donné le mal de reconstruire entièrement Las Vegas en studio à 45 minutes de cette ville ? ». C’est une toute autre manière de faire qu’il avait envisagé : « Je voulais le monter au fur et à mesure qu’on le tournait. Or, je le faisais avec mon directeur de la photographie, Vittorio Storaro, et un chef décorateur qui n’étaient pas prêts. Ils voulaient qu’on le tourne comme un film traditionnel, plan par plan. J’ai cédé et j’ai eu tort de me dégonfler. Je les aime beaucoup, ce sont mes frères d’armes. Virer Vittorio était au-dessus de mes forces mais si j’avais voulu atteindre mon but, c’est ce que j’aurais dû faire. Il y avait tout de même une contrainte technique, les caméras ne permettaient alors que de filmer dix minutes d’affilée. Aujourd’hui, ce serait plus simple ».

Francis Ford Coppola se confie à Lyon : son projet Megalopolis, Marvel « abject », le Nouvel Hollywood, …

Ce qu’il apprécie le plus dans la confection d’un long-métrage transparait à travers les recommandations données à sa fille, la réalisatrice Sofia Coppola : « Le conseil que je donne toujours à ma fille est de faire des œuvres personnelles. Si on parlait en langage viticole, je lui dirais de mettre en avant son terroir. C’est le plus important ». Interrogé par un média sur sa phrase prononcée quelques années auparavant, « La création est une victoire sur la peur », Coppola dévie sur le terrain des peurs enfantines et étonne son auditoire : « Ma hantise était de ne pas me sentir inclus. J’ai toujours été le petit nouveau de la cour de recréation. J’ai fréquenté vingt-deux écoles avant d’atteindre l’université. Dès que j’arrivais, on me disait : « Oh, c’est Francis, le nouveau ! ». En plus, mon prénom Francis, ce rapproche beaucoup du prénom féminin Frances. J’avais une peur bleue de ne pas faire partie du groupe et d’avoir honte… Surtout devant les filles (rires) ».

« Je trouve que Scorsese est bien gentil quand il dit que les films Marvel ne sont pas du cinéma. Il n’a pas dit que c’est carrément abject, ce que je dis » - Francis Ford Coppola

Le MCU dans le viseur des vrais géants

Quand il s’agit de clamer son mépris, Coppola n’y va pas de main morte. Interpellé sur les propos de son confrère Martin Scorsese à l’égard du studio Marvel, il y ajoute un commentaire cinglant : « Je pense que si on élargit un peu la question et qu’on demande à Scorsese s’il trouve qu’il y a du talent, du savoir-faire, de l’imaginaire cinématographique dans les films Marvel, il dirait que oui mais ce qu’il veut dire c’est que le mode de fonctionnement de ces films, leur raison d’être, relève d’avantage d’un parc d’attraction que du cinéma. De ce point de vue, je suis totalement d’accord avec lui. A ce rythme-là, on peut aussi dire que la publicité est du cinéma... Est-ce que c’est ça, le beau cinéma que nous défendons ? ».

D’une voix tonique, il donne un coup de grâce aux films de super-héros de ces productions : « Pourquoi il n’y a pas de Nouvel Hollywood et pourquoi le cinéma d’aujourd’hui ne se nourrit pas de cet état du monde pour créer quelque chose de nouveau ? Parce qu’il ne prend pas de risque. Si on ne casse pas d’œufs, on ne fait pas d’omelette. Il faut prendre des risques pour donner, inspirer. Le cinéma doit élever les spectateurs. Et si le cinéma est uniquement produire de la richesse, faire de l’argent, prendre sans donner, ce n’est plus du cinéma. Je trouve que Scorsese est bien gentil quand il dit que les films Marvel ne sont pas du cinéma. Il n’a pas dit que c’est carrément abject, ce que je dis ». L’envoi de bombes au napalm, ça le connaît.

Francis Ford Coppola se confie à Lyon : son projet Megalopolis, Marvel « abject », le Nouvel Hollywood, …
Publié le 22 octobre 2019
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