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Deux Moi, le blues d’une jeunesse désenchantée à Paris [CRITIQUE]

Loin du vivre-ensemble propre aux films culte de Cédric Klapisch, François Civil et Ana Girardot campent deux déprimés, victimes de la solitude des grandes villes. Plus drame que comédie, Deux Moi fout le cafard.

Pour s’ancrer dans le Paris d’aujourd’hui, Cédric Klapisch décide de loger ses deux jeunes adultes dans les XVIIIe et XIVe arrondissements, dépeints réalistement jusque dans la vie de quartier. Les personnages principaux habitent dans des appartements mitoyens, en plein cœur du quartier de Stalingrad. Le traditionnel triptyque « Métro, boulot, dodo » pourrait presque passer pour leur crédo mais c’est encore plus chiant que l´expression le laisse présager.

Le foyer est le point central de leur train-train quotidien mais le plus intéressant reste encore ce qui se passe par la fenêtre. Si le réalisateur choisit cet emplacement, c’est surtout pour sa vue panoramique. Au premier plan, les voies ferrées et les trains qui roulent alors que Mélanie et Rémy déraillent malgré eux vers la dépression. En arrière-plan, un horizon splendide avec le Sacré-Cœur et la Tour Eiffel à sa gauche. Ce plan d’ensemble réapparait une dizaine de fois, à différentes heures. Il sert à montrer que les jours s’enchaînent mais rien ne change : c’est le spleen total.

Deux Moi, le blues d’une jeunesse désenchantée à Paris CRITIQUE

Dévorés par la société

Avec le rythme effréné du générique d’ouverture, les plans du métro parisien et ces mines déconfites, on comprend que le duo est pris dans un tourbillon où tout va trop vite. En somme, l’engrenage des grandes villes où l’ultra modernité et l’hyper-connectivité n’empêchent pas de connaître la solitude. De longues séquences les présentent dans leur routine ennuyeuse. Cédric Klapisch souhaitait « filmer du rien ». Les deux acteurs apparaissent vidés de toute énergie : cernés, endormis, tête en l’air, cheveux en bataille. François Civil et surtout Ana Girardot n’ont pas peur de se montrer à leur désavantage, comme lorsque l’actrice bave abondamment sur son oreiller. Sexy !

Ils sont pourtant sociables, que ce soit avec leur impayable épicier, super Simon Abkarian, ou avec leurs collègues de travail. Rémy se lie d’amitié avec Eye Haïdara qui réussit à faire sourire avec son étonnante classification des hommes en trois types distincts : « burger, cheese ou nuggets ». Mélanie s’essaye même aux applications de rencontre Tinder ou à Happn mais est bien vite désespérée par cette facilité de consommation des autres. « Les réseaux ruinent les relations humaines » juge sa fantasque psychologue incarnée par une Camille Cottin toujours au top. Elle lui dit aussi que « Quand quelqu’un part, c’est comme quand quelqu’un meurt, il y a un travail à faire ». Plombant, comme d’autres répliques du film.

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C’est l’histoire d’un amour… Ou pas ?

Rémy se met aussi à consulter. François Berléand lui prête une oreille attentive avec son jeu de professionnel. Si Mélanie et Rémy se ressemblent, ils viennent de deux univers différents et les cabinets de leurs psys en sont un flagrant indice. Gris et non-meublé, deux chaises mais pas de table, pour François Berléand mais recouvert de velours pourpre à motif, ambiance bourgeoise pour Camille Cottin. La bourse de la timide Mélanie est plus élevée que celle du modeste Rémy. Ce qui n’empêche pas le spectateur d’espérer une rencontre entre les deux. Et il faudra plus qu’une chanson de Gloria Lasso, partagée un soir d’hiver par une fenêtre, pour les réunir.

La dépression est superbement retranscrite. Malheureusement, le malaise traverse l’écran. L’introspection des deux personnages est une invitation au questionnement. Le blues est partout. On compatit plus qu’on apprécie Deux Moi. Toutefois, la fin est ingénieuse, Klapisch donne « juste ce qu’il faut », un point final d’une grande douceur au milieu de l’amertume. Deux Moi est un film dans l’air du temps, joliment joué, dans lequel bon nombre de trentenaires se reconnaîtront.

Deux Moi, le blues d’une jeunesse désenchantée à Paris CRITIQUE
Publié le 5 septembre 2019
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