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Critique de J'ai perdu mon corps : la main agrippe Annecy et bouleverse le public

Qui aurait cru qu'une simple main empoignerait tous les publics sur son passage ? Après Cannes, Annecy se laisse prendre et cède au tourbillon d'émotions.

Cette main, c'est une claque qui lui vaut le Grand Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Cannes. Un film d'animation qui remporte cette catégorie, c'est assez rare pour être mentionné. Très applaudi au Festival d'Annecy, J'ai perdu mon corps a l’étoffe d'un vainqueur. Netflix a d'ailleurs flairé un nouveau buzz et déboursé un joli pactole pour obtenir les droits de distribution. Sauf pour la France et trois autres pays qui l'admireront en salles dès novembre.

Petit O.V.N.I cinématographique, on s'y presse par curiosité. Elle étonne, force l'admiration ou dégoûte. Ou les trois à la fois. Alors, c'est quoi ce délire ? À la suite d'un accident, une main se détache de son corps avant d'en perdre la trace. Loin de son poignet, le membre a les nerfs, sans vilain jeu de mots. Cramponnée sur ses cinq doigts à l'articulation fluide, elle se lance dans une quête à travers tout Paris pour retrouver son propriétaire. Livrée à elle-même, elle tente de survivre aux hostilités urbaines. En parallèle, la vie du jeune Naoufel, orphelin adopté par son oncle et écumant les jobs pourris, se raconte avec beaucoup de lyrisme. Même à deux mains, la vie n'est pas simple. Heureusement, il y a celles de Gabrielle.

Quelque chose qui m'est chair

Tout au long du film, elle est l'actrice principale. Oui, une main. Tranchée. Il fallait y penser, on se réjouit que Jérémy Clapin l'ai osé. L'inspiration vient directement du très original livre Happy Hand de Guillaume Laurent. Sportive et déterminée, même en ayant perdu les os, la mutilée enchaîne les actions : batailles contre pigeons et rats, fuites face aux humains, numéros d'équilibriste. Assis à la regarder, on se surprend à frémir pour elle, ce bout de peau. En apparence macabre, ce long-métrage d'animation pour adultes frappe par sa puissance sensorielle. La poésie transpire de la majorité des plans. J'ai perdu mon corps est avant tout la personnification d'une douleur mouvante en proie au manque, à l'absence.

Photo du film d'animation J’ai perdu mon corps

La mémoire dans la peau

La séparation avec le bras rouvre des séquelles psychiques telles que la perte des parents, le changement brusque de pays, la difficulté à s'accorder avec la société. L'enfance de Naoufel au Maroc n'a pas de couleur. Pourtant, ce noir et blanc dévoile le bonheur d'antan, celui après lequel, devenu jeune homme, il court encore. Les notes jouées par sa mère musicienne ne cessent de résonner. Sa petite main tâtonne à la découverte du monde et réveille la mémoire sensorielle du spectateur. L'effet du sable chaud s'écoulant entre les doigts semble si vif, même en plein après-midi pluvieux du festival d'Annecy.

Qu'elle ressemble à La Chose de la famille Addams ou à une effrayante mygale, quand bien même, elle réussit à séduire. Le réalisateur atténue l'apparente dureté du sujet avec une injection de douceur. La musique classique contrebalance le rap, la sensibilité compense la vulgarité de certaines situations. La main nous tient et on la retient dans nos têtes.

(Festival international d'animation à Annecy, du 10 au 15 juin)

Publié le 12 juin 2019
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