Actualité

Critique de Douleur et Gloire : la belle aporie d’Almodovar

Trois ans après le sublime Julieta, Pedro Almodovar est revenu dans la compétition cannoise avec Douleur et Gloire et repart avec le Prix d’interprétation masculine pour la prestation d’Antonio Banderas.

Les couleurs fondent et s’étalent sur l’écran noir dans un générique marbré symbolisant les nuances de la vie, ces fragments contés plus tard avec nostalgie par le personnage principal. Le réalisateur Salvador Mallo, astucieux anagramme d’Almodovar, est en crise d’inspiration. En proie à de multiples douleurs physiques et psychiques, il se décide à entamer une introspection. L’impulsion est donnée par la Cinémathèque de Madrid qui l’invite à présenter son plus grand succès. Sur l’affiche de ce film, Sabor (Goût en français), une bouche bien rouge se goinfre de fraises. Comment ne pas penser aux Fraises Sauvages d’Ingmar Bergman où un vieillard, convié à récupérer une ultime distinction de carrière, se remémore sa vie ?

L’art, la colonne vertébrale d’Almodovar

Douleur et Gloire est surtout un film sur la gloire dans la douleur, troublante mise en abyme d’une existence où fiction et réalité s’entremêlent. Du cinéma dans le cinéma, assumé dans un plan crucial. À l’ombre de Salvador Mallo se superpose celle d’Almodovar. Avec retenue, Pedro se raconte à travers Antonio. Banderas se laisse pousser une barbe poivre et sel, des cheveux en bataille et arbore une panoplie de tenues colorées, à motifs, semblant provenir directement du placard de l’icône de la Movida. Son personnage ne fabrique plus des visages (La Piel que habito) mais dévoile le sien. À l’ouverture, il apparaît en apnée au fond d’une piscine. Devant la caméra, il ne tentera pas de remonter à la surface. Ce temps suspendu est suivi d’un retour à l’enfance, pauvre mais heureuse. Le petit Salvador au visage de chérubin forme alors un duo rayonnant avec sa mère Jacinta, superbe Penélope Cruz. Devenu un artiste fragile, l’adulte s’enferme dans sa mélancolie.

Penélope Cruz

Lorsqu’il retrouve, après 30 ans sans nouvelles, son ami acteur Alberto Crespo, ce dernier lui apprend à « chasser le dragon ». L’héroïne se substitue vite aux anti-dépresseurs. Entre confession et humour, la complicité entre les deux hommes renaît. Le réalisateur lui donne le droit d’interpréter son texte : L’adicción, l’histoire d’un amour perdu. Alberto, incarné par le charismatique Asier Etxeandia, livre un poignant monologue dans un théâtre madrilène. Ces moments sur scène, comme ses pas de danse devant un fond rouge criard contrastant avec sa tenue bleue, restent en tête. Les décors et vêtements s’accordent ou se désaccordent dans des émulsions flamboyantes à chaque plan.

Parle avec lui

Les sacrifices qu’impliquent une vie dédiée à la création, la figure maternelle, les femmes sont des thèmes chers à Almodovar. Tout comme la passion amoureuse. Salvador retrouve son amant Federico (Leonardo Sbaraglia) au cours d’un échange cathartique empreint de délicatesse, d’émotion contenue trahie par leurs yeux brillants. « L’amour peut faire déplacer des montagnes mais l’amour ne suffit pas à sauver la personne que vous aimez » se disent-ils. Dans cette phrase résonne plusieurs peines: la difficulté de faire le deuil de sa mère, l’impuissance face à son ami Alberto qui n’a jamais réussi à se sevrer et la perte de cet amour de jeunesse qui ressurgit sous ses yeux. Sur le pas de la porte, les deux hommes s’embrassent puis la porte de l’ascenseur avale le visage de l’être aimé. Ils se sourient : une des rares fois pour Salvador mais assurément la plus vraie.

Pedro Almodóvar sur le tournage de Douleur et Gloire

Cette narration dédoublée, n’hésitant pas à emprunter même un troisième chemin, est une délicate mosaïque autobiographique. Pour ses quarante ans de carrière, Pedro Almodovar retrouve ses égéries : Antonio Banderas (Le Labyrinthe des passions, La Loi du désir), ses muses Penelope Cruz (Volver, Etreintes brisées, En chair et en os, Tout sur ma mère) et Julieta Serrano qui tourne avec lui depuis son premier film Pepi, Luci, bom, et autres filles du quartier. Le réalisateur signe une œuvre autobiographique à l’esthétique incandescente, un bijou de simplicité !

Publié le 11 juin 2019
Contenus associés